Article de Jean-Marie Darmian
A Barie le journal télévisé se donne en opéras bouffes
Jeudi 11 Août 2011
Ci dessous la copie de l'article publié dans le blog de Jean-Marie DARMIAN, Maire de Créon et Vice Président du Conseil Général de Gironde :

Lien vers l'article original

Dans le village de Barie, tous les édifices rendent le passant modeste. Ils prennent en effet de l'altitude en empilant des étages ou, comme l'église, en surmontant une construction massive, d'un clocher acéré planté dans le ciel nuageux de cet été. Le village, superbe en son cœur, a été celui de l'angoisse durant des siècles, car à  quelques centaines de mètres de là , le fleuve Garonne aujourd'hui amorphe, a longtemps pris ses aises dans « sa » plaine alluvionnaire. Seule la construction de digues monumentales a pu relâcher la pression des risques d'inondations. Partout, les hommes ont pris la précaution, au cours des siècles passés, de délaisser en cas de crue le rez-de-chaussée pour poursuivre leur vie 4 à  5 mètres plus haut, dans des pièces réputées inatteignables, d'o๠filte la lumière doucereuse des lampes réputées de chevet. Barie, blottie autour de son édifice religieux, s'offre ainsi le luxe d'avoir une mairie robuste, imposante, bizarrement proportionnée, puisque son perron surélevé est perché sur la façade, avec son secrétariat au second.

La nuit va lentement tomber sur ce havre de paix… D'un lieu secret montent des chants habituellement réservés à  des espaces plus glorieux. Ici, sous un gigantesque chêne vert, et sur une pelouse coincée entre le mur de l'église et celui de l'hôtel de ville, se niche le plus intime des opéras. Une scène sous les rares étoiles de ces nuits incertaines de l'été, attend une troupe de chanteuses et de chanteurs qui, dans l'immédiat, s'échauffent avec des « amuse-gueules » musicaux, offert durant un dîner forcément champêtre, puisqu'il est impossible de manger autrement que sur le pouce. On se sent vite hors du monde dans cet écrin de verdure aménagé en opéra de jardin secret.

Le silence du village n'est troublé que par les chants sommaires des mésanges, qui jouent à  cache-cache dans les branches du chêne séculaire, ou les aboiements lointains d'un mauvais clébard de garde qui se prend pour un cerbère musical. En fait, ici, un groupe de passionnés vit pour ces soirées de partage d'œuvres tirées des archives du prolixe Offenbach. Il paraît qu'il écrivait des « opéras bouffes » sur un rythme effréné. L'été devient ici, grâce à  ses bouffonneries, à  ses quiproquos, à  ses caricatures, celui de l'humour facile partagé, comme pouvaient l'être les pièces de Courteline ou les opérettes de Francis Lopez. On est à  mi-chemin en permanence entre la parodie historique (Croquefer), la satire sociale (Le financier et le savetier) et l'œuvre musicale. Il faut avouer qu'au moment o๠les « financiers » de tous les pays s'unissent pour laisser accroire que leurs fortunes virtuelles ne peuvent pas s'évanouir en quelques secondes, la présentation de cet opéra, vieux de 161 ans, revêt une actualité très amusante.

Mis en scène dans la modernité, en transformant Bélazor en nouveau riche boursicoteur, clinquant et vaniteux, grâce à  ses « nonante millions », et Larfaillou en savetier des banlieues audacieux, l'oeuvre d'Offenbach résume parfaitement la situation sociale actuelle. Certes, la facilité s'installe vite, mais on déguste son plaisir. Sans le savoir, l'opéra de Barie vaut tous les débats sur les événements actuels. Durant quelques minutes, on se prend à  rêver que cette création, lestement interprétée, constitue un reportage d'un quelconque journal télévisé. Aubépine, loin d'être une blanche fleur, distille des conseils au pauvre savetier chanteur : « tu prends tes cent écus, et tu vas dans ce grand monument pour les jouer autour d'une corbeille o๠les gens achètent au comptant, à  crédit, ou vendent… Tu vas à  la Bourse, et tu reviens avec un million. Mon père reconnaîtra ta réussite, et je pourrai t'épouser ! » Avouez que ce n'est pas au XXIème siècle que les faits se déroulent ainsi. Surtout que l'été a été provisoirement meurtrier pour les boursicoteurs, mais il faut être prudent puisque, d'une soirée à  l'autre, à  l'opéra de Barie, là , sous le chêne vert planté en 1948, la disparition des « nonante millions » s'effectuera dans une parodie de jeu, illustrant les aléas des fortunes qui peuvent basculer en un laps de temps très bref ! Bien évidemment, la déconfiture de l'un fera le bonheur de l'autre et c'est là  que s'arrête la métaphore ! « Le financier et le savetier » d'Offenbach va bien au-delà  de la célèbre fable de Lafontaine… voulant que l'argent fasse le malheur. En changeant de main, la fortune ne va pas troubler outre mesure le lascar des banlieues qui, plutôt que de briser les vitrines pour se vêtir, se parera très vite et sans angoisse, du costard du PDG du CAC 40.

Croquefer, et son sabre avalé de travers, semblait beaucoup plus éloigné du présent. Mais bien que se situant dans un Moyen Age approximatif, l'opéra bouffe donné, lui, en 1857, pourrait également servir de réflexion aux va-t-en-guerre de notre époque. Couard, pleutre, faux jeton, la seigneur Croquefer aime bien envoyer les autres se faire tuer à  sa place sur des théâtres d'opérations imaginaires et lointains. Il a face à  lui un « méchant » potentiel, mégalo, diminué, tyrannique, mais présenté comme humainement pitoyable. La lutte entre « Croquefer » et « mousse à  mort », encouragés bien entendu par des supporteurs, mobilisés au nom de la liberté à  défendre, sert de « fable-farce » pour ces guerres légitimes engagées à  l'insu du plein gré des peuples qui les subissent. Artifices, tromperies, trahisons, amitiés proclamées puis oubliées, scènes burlesques… Offenbach a seulement transformé la réalité éternelle des guerres en œuvre musicale donnant envie de reprendre le refrain « buvons, buvons… pour oublier ! » derrière un infatigable et talentueux pianiste, comme le furent ceux qui accompagnaient les premiers films muets !

Sous les arbres de Barie, l'opéra bouffe ne se prend pourtant pas au sérieux, et c'est là  son mérite essentiel. Au contraire, la défaillance de la muraille décorative mal ajustée, une coupure définitive de lumière, des ratés dans des textes actualisés, rendent l'investissement de ses « fous chantants » encore plus sympathique. Le spectacle vivant, au cœur des villages, appartient au passé, et on oublie les grandeurs (le courage de se produire en public sans ces empilements techniques aux coûts prohibitifs et dans des salles aseptisées) ou les difficultés (infrastructures très modestes) qu'il induisait. A Barie tout le monde a la foi, celle qui soulève encore les montagnes et arrive encore à  faire barrage à  ces inondations d'indifférence qui viennent mourir au pied des clochers !
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